Parfois, je ne sais plus. Un monde normalisé, avec une routine invivable, la vie qui s’emballe, qui brûle, la peur même de parler, une envie idiote de fuir et tout laisser en plan. Vouloir changer un tas de choses. Là, ce soir, c’est bien. Une échappée de quelques jours dans un trou paumé sans réseau téléphonique, un internet qui grésille, une vieille maison au milieu du vert et du soleil. Le rêve petit-bourgeois du citadin drogué. Finalement, ça marche. Avec les vieux amis, ceux avec qui on a fait des bêtises avant, quand on croyait vivre en grand, on était presque des enfants. J’ai fait un tas de choses avec eux, des chouettes, insignifiantes et importantes, des impasses aussi, mais elles nous ont construit. Nous sommes encore là. Il y a ceux qui manquent, on y pense. Des moments cons, justes et vrais. Faire la vaisselle, faire le feu. Ne rien faire. Pas besoin de se dire grand-chose, même si on raconte. Il y a le plaisir d’être ensemble, de se regarder, de se toucher, de picoler, de lire, de glander. D’écouter Billy Holiday. De rattraper les vieux numéros du Monde Diplomatique en se moquant de Luc Ferry et ses croisières philosophiques. On rit. On ne peut pas se voir souvent, mais ça suffit. Tout juste on pense aux soucis de correspondance sncf pour retourner dans la vraie vie parce que la campagne sans tgv c’est compliqué. Demain pour elle, vendredi pour lui. Moi je partirais un peu, mais je reviens jeudi. D’autres amis arrivent la semaine prochaine. C’est une petite période magique. Pas besoin d’aller au bout du monde pour être en vacances. Il y a un an, presque jour pour jour, j’arpentais la vallée de la mort aux Etats-Unis pour le boulot, Tucson, Denver et blablabla, et finalement c’est ici, en Farfouille-les-Cancoillotte que je me sens au bout du monde, dans un cul-de-sac juste à côté. J’oublie un temps. Je sais que je ne suis pas le seul à déposer les armes ici, et c’est bien comme ça. On ne règle rien, mais c’est bien. Presque. Sans crampes, sans me tourner le doigt dans le trou du cul de la tête, sans insomnies, sans mon nombril, sans cauchemars. Ici et maintenant. Il manque juste la mer. Courir ou pas. Faire la sieste ou pas. Faire du sport. Aller au lac ou pas. La foret ou le jardin. Haricots ou courgettes. Allumer le sauna ou jouer à la pétanque. Mais comme on a le temps, on fait tout. Oublier le monde. Ou pas. Je pense à lui. À lui aussi. Envoyer une carte à Mamie. Je ne sais pas si tout ça sert vraiment à grand chose. Éteindre son cerveau. Ça va pas fort, mais je baisse les bras, gentiment, quelques jours, quelques heures encore. Ne plus avoir peur de rien. J’ai un peu de chance. Etre loin.
