J’avais douze ans, j’étais jeune et vert. Encore très innocent. Le monde était d’une simplicité crétine, les gentils face aux méchants. Le bon contre le mal, le mieux toujours l’ami du meilleur: un pays démocratique, des parents mitterrandiens sur le retour, la vieille main de sos racisme encore épinglée sur mon sac de collégien. On buvait du Tang. J’arrête là la description, on est pas chez Vincent Delerm ou pantashop, mais ça ressemblait à ça.
Hector était venu jouer à la maison, pour l’après-midi. J’étais encore à l’âge où on annonce à ses parents avec qui on sort, ce qu’on va faire, tout ça. Les parents veulent un peu contrôler ce qu’ils voient, et j’avais eu droit à un petit questionnaire “c’est qui ton ami qui vient passer l’après-midi?” Je l’aimais bien, parce qu’il savait très bien jongler avec un ballon de football. Il m’apprenait, on rigolait dans le jardin. Il habitait dans une tour, pas loin du Faubourg. On était dans la même classe. Effronté, un peu cabot, il arrivait à donner aux adultes tous les gages de l’enfant bien élevé. Un samedi classique, après le goûter nous sommes partis retrouver les copains sur le parking du gymnase pour continuer à jouer au “saké”. J’étais plutôt mauvais, mais un grand copain comme Hector savait m’embarquer et me faire accepter.
Quand je rentre à la maison, ma mère me félicite. Je ne comprends pas. “Mais si! Tu ne m’avais pas dit que ton copain de classe était noir, c’est très bien: si tu n’as rien dit, c’est que pour toi ça a pas d’importance!”.
Je n’avais pas compris l’intérêt de le dire, ni l’intérêt de dire l’intérêt qu’il y a à ne pas le dire. Hector n’était pas noir, il était mon copain. A l’époque, ce court épisode m’avait donné à réfléchir. Quand on parlait différence de couleur de peau, il me manquait souvent une case. Une fille de la classe disait qu’elle était raciste, mais “juste envers les Arabes”. Moi, je composais sans comprendre, c’était pas si grave, “l’Arabie” c’est loin, tant pis! Pas une seconde je ne voyais ou pensais aux “Arabes”, ici. Ceux de ma classe, ceux de ma rue. Je ne comprenais pas l’altérité de la couleur de la peau. Et je ne la comprends toujours pas. Je croyais que le racisme, c’était une affaire de nazillon dans les cimetières. Mais non, je découvrais que le raciste, ç’aurait pu être moi, puisque ma mère m’avait guetté. Le racisme, ç’aurait pu être ma mère, puisqu’elle en a fait une affaire de cette histoire de couleur de peau. Je rentrais dans le monde. Eric Zémour n’étalait pas encore ses saloperies, le ministère du racisme d’état de l’identité française n’existait pas encore.
Alors, voilà, c’est décidé, moi aussi je suis réactionnaire:
Cette année, je serais un palestinien noir transsexuel juif, avec un voile dans les fesses et un stérilet sur la tête. Au chômage. Dans le nord. Et je n’en serais ni fier, ni honteux. Par contre, gaffe, je reprends la boxe.
PS: ne viens pas chipoter pour le “ç’aurait pu”, Henriette Walter dit que l’apocopée est tolérée, puisque encore un peu utilisée, même si c’est une faute. Mieux vaut chercher les vraies fautes, il en reste.
PS2: tout ça, c’est à cause de pheel, il a provoqué cette petite remontée en me racontant un vieux souvenir.