J’aime assez quand le petit musicien passe me visiter. Comme l’autre soir. Il m’épate. Il me dévergonde. Parce qu’il faut que je vous raconte un peu d’où je viens. J’ai eu pendant des années une carrière exclusivement hétérosexuelle, si on oublie des petites échappées très anciennes. Les garçons, ça m’est vraiment venu plus tard, il y a quelques années, épisodiquement. Plus souvent depuis quelques mois. Je ne vais pas vous faire un long bavardage sur la bisexualité, sa véracité, tout ça, comme parfois on me le demande. La remettre en cause, c’est aussi con que de dire à un pédé qu’il ne le serait pas, ou à un hétéro qu’il a envie d’un coup de bite. Pour moi, c’est l’évidence, et le reste, je m’en tape. C’est mon affaire.
Le petit musicien est jeune, catholique pratiquant, provincial, et souvent étouffé par sa famille, son travail. Son manque de liberté. Mais il transgresse son milieu, la morale qu’on lui a inculquée. Il compose avec. Il se trouve, avance, se cherche, fait un tas d’expériences. Parfois étonnantes, voire limites. Il se remet en cause. Pour ça, je l’admire. Comme tous ceux qui, avant lui, à travers l’histoire, ont cheminé, lutté, combattu. Pour eux d’abord. Mais leurs choix ont une petite incidence sur le monde.
Moi je reproduis les schémas de la morale “hétéronormée”. Quand je sors avec une fille, nous paradons. Nous sous embrassons devant les imams et les curés, devant les touristes. Un jour, dans le nord de Paris, alors qu’une voiture de google maps mitraillait les rues, nous nous sommes précipités pour nous bécoter devant l’objectif pour nous faire rentrer dans le google en images de Paris. Que la terre entière nous regarde.
Avec un garçon, je vis caché. Toujours cette foutue morale, la norme… Je le tais à mes collègues, à la plupart de mes amis. Sauf aux plus proches, ceux qui comptent et qui me connaissent. Ou pire, mes colocataires. C’est un peu clandestin, intime, secret. Surtout sorti du ghetto. Avec le petit musicien, c’est différent. Il m’a bousculé. Trop sincère, trop entier. Je l’ai laissé me prendre le bras dans ma rue, m’embrasser sur le quai de la gare ou du métro. Nous passions devant un groupe de flics, et voilà qu’il me chuchote “viens, on s’embrasse!” J’étais conquis. Je l’admire. Il ne le sait pas, je ne lui dis pas. Il n’est pas amoureux, moi non plus. Mais il compte un peu. Il veut être libre, indépendant. Il a trois tonnes de défauts et de casseroles, mais il gambade avec, malgré le boucan. J’aime les garçons libres autant que ceux qui se démènent pour atteindre cette liberté. C’est politique, c’est beau.