Le bretzel est mon ami. Depuis toujours, j’en mange de toute sorte. Des secs en boite ancel, boehli, des frais -on en trouve aussi à Paris- des mous, des durs, de tout. Ils sont un peu comme la pizza: mêmes mauvais, ils sont bons. Dans la pizza, c’est le gras qui donne le goût. Dans le bretzel, c’est le sel. Il faut qu’il y en ait trop, et là c’est bien. Ça me rappelle même pas mes origines germaniques, c’est tout sauf nostalgique, c’est bon ici et maintenant.
Le souci, c’est que pour la salubrité publique, une réglementation européenne met en place une nouvelle norme, un gramme de sel par kilo, alors que le bretzel peut en nécessiter quinze. Ce qui est une bonne idée pour le pain va tuer le bretzel. Je ne sais pas quand tout ça entrera en vigueur, mais j’ai remarqué que déjà les boites du supermarché sont presque dépourvues de sel. En tout cas bien moins qu’avant. C’est le coup de la norme. Le bien commun décidé par une réglementation qui nie la spécificité. La bretzel-compliance sans sel ça n’a aucun intérêt. C’est fade, c’est nul. Les normes me tuent. La morale, les valeurs communes. Tu parles. Être rentable, être en forme, être efficace. Ne pas manger trop salé. Être de bonne humeur. Et sans bretzel salé. Sois propre et va voter, pour la nouvelle star ou pour Cohn-Bendit, peu importe. Surtout, ne sors pas du rang.
J’aimerais m’accepter comme un bretzel trop salé, et vivre bien avec. M’en foutre, puisque c’est moi, et que ça, ça ne se négocie pas. Il faut que je tue mes normes, mes habitudes, mes scléroses. Ma routine. J’ai laissé pendant des années mes choses sensibles en plan parce que je ne voulais plus souffrir. Je me suis beaucoup intéressé à ma réussite professionnelle, parce que je voulais être indépendant et à l’abri. Et puis mes petits succès donnent l’illusion d’exister un peu. Mais cette quête-là, en fait, elle ne finit jamais. Je suis passé hier dans les bureaux de la firme pour laquelle je bosse souvent, et j’ai senti encore à quel point toutes ces réussites sont fragiles. Et qu’elles ne me remplissent pas. Longtemps, je l’ai cru. Parce que je progressais. Parce que c’est passionnant. Mais ça n’est pas suffisant. Le reste, c’est tout le reste qui me manque. La vie est ailleurs. Je ne sais pas où je vais, mais en ce moment, je comprends des choses. Un peu comme dans l’ivresse, j’ai l’impression d’avoir une clairvoyance tout en étant sonné, et d’être à un croisement. Tout à l’heure, j’ai reçu un joli message de félicitations de ma tante. Elle a rajouté avant sa signature qu’elle m’aimait. Je ne crois pas qu’elle ne me l’ait jamais dit, même si on s’aime beaucoup dans ma famille. Je ne sais pas si mes amis le sentent, mais plusieurs me l’ont dit ces dernières semaines. Hier soir encore.
J’ai tellement l’esprit occupé que je n’ai rien vu des élections. C’est une première. Je ne veux pas cracher sur le parlement européen, quoi que quand je vois sa couleur bleue libérale, il faudrait. De toute façon, je me suis loupé dimanche, je ne suis pas allé voter. J’avais un train qui m’embarquait bosser en province tôt dans la matinée. Le soir encore, au moment où ça devait caqueter sur les plateaux, j’avais l’esprit pris. Nous avons terminé à la campagne, à gouter du bon vin. Un moment, mon grand chef est arrivé et a donné les résultats. Et puis mes hôtes ont continué à discuter des problèmes d’eau dans le village: pendant quatre jours, les habitations situées en haut de la colline ont été coupées. Et le maire qui n’a rien fait, la préfecture absente pendant tout ce temps. J’aime bien passer chez eux, il y comme une légèreté, du calme, des discussions apaisées, même quand ils s’engueulent. La fois d’avant, ils avaient fait du pâté d’orties. Là il y avait du feu dans la cheminée parce que finalement il faisait un peu froid. On a mangé du canard et de la mousse au chocolat. Dommage, cette fois-ci je ne suis pas resté dormir dans leur belle maison en pierre.
Dans les prochains jours, j’espère que l’audimat sera bon. Qu’au moins, cette partie-là tienne. Et pour le reste, je veux changer. En mieux.