Pôle emploi
Jeudi, février 24th, 2011En 2002, quand je débarquais tout frais tout jeune et tout con à Paris, j’avais quelques mois de réserves. Pour venir, j’avais d’abord négocié un licenciement dans l’agence pour laquelle je travaillais en province pour pouvoir garder des sous de coté, histoire de pas mourir de faim, et j’accumulais, petit à petit, mes premières piges comme intermittent*. Ça s’est toujours plutôt bien passé, j’ai eu de la chance, j’ai eu mon statut rapidement, et je l’ai jamais vraiment perdu, sauf en 2005, où les retards de traitement étaient dramatiquement longs. Mais j’ai pas eu à fréquenter les bureaux de l’emploi. Le temps perdu à l’inscription m’avait suffi. « Vous devriez penser à vous réorienter, l’intermittence c’est fini». «Vous avez trop de compétences pour mon logiciel. Vous êtes sûr que vous savez faire et le cadre, et le point, et faire la lumière sur une caméra? » « On a qu’à dire que vous ne parlez pas allemand, là ça rentre ». Depuis, plus de nouvelles, à part le pointage mensuel et d’autres broutilles, Pôle Emploi me laisse cotiser et m’indemnise. De moins en moins avec les réformes qui passent, les copains du spectacle vivant crèvent la gueule ouverte, mais pour moi ça tient encore. La télé a de l’argent. J’ai pu faire des choses chouettes, des choses moins chouettes, réaliser quatre documentaires, rencontrer des gens formidables qui m’ont fait confiance, me perdre en Afrique, en Arizona ou dans la baie de Somme, recevoir des coups de matraque et danser le chachacha avec des grands-mères aux cheveux violets. Entre autres.
Surprise, cette semaine, le « Pôle emploi audiovisuel spectacle Jean Renoir » a décidé de s’occuper de moi, en m’invitant aux « Conversations audiovisuelles ». Deux fois par texto, deux fois par robot téléphonique dont un à 21h, plus un mail. Une affaire d’importance. Sur le papier, c’est très joli:
« Un professionnel confirmé de l’audiovisuel répond aux questions préparées par un conseiller pôle emploi spectacle. Également, face à lui, une soixantaine de demandeurs d’emplois professionnels de l’audiovisuel, invités et posant les questions de leur souhait sur le parcours, les rencontres décisives, la formation de l’invité …. »

Deux professionnels, beaux et à la tête bien faite, Patrice Carmouze et Alex Goude (le mec de incroyable talent sur M6), pour éveiller les masses des travailleurs du spectacle. On croit rêver. Qu’ont-ils à partager ces mecs-là ? Que les chaines et les boites de prod dans lesquelles ils bossent ne déclarent jamais les heures supplémentaires? Que les piges journalières font désormais 7 heures au lieu de 8, pour ne pas être obligé de payer au niveau de la convention collective ? Que des stagiaires deviennent cadreurs et sont payés en tickets-restaurants ? Que les standardistes sont déclarées intermittentes afin que leur employeur ne paye que la moitié de leur salaire ? Qu’on te demande désormais de rapporter du son de merde parce que « tu comprends, on a pas le budget pour l’ingé son, et ton métier a changé, faut savoir tout faire » et que de toute façon « le son on s’en fout » ?
Juste, cher Pôle Emploi, ces émissions de bouse, j’en ai fait des tas, et parfois, j’y vais encore, parce que oui, j’ai besoin de travailler, faire mes heures, payer mon loyer, m’acheter des choses inutiles, tout ça. Mais j’ai pas envie que tu me donnes la main pour y aller. Sincèrement, c’est pas pour ça que j’ai choisi de vivre dans ce régime bancal de l’intermittence, qui doit normalement permettre aux techniciens et aux artistes de créer. Et pas, avec nos cotisations, permettre à TF1 et M6 et même France Télévisions, de se gaver ou faire des économies en employant de la main d’oeuvre flexible et précaire en fabriquant des émissions qui rendent idiot. Ou raciste. Ou idiot et raciste. Et surtout, il y a le medef et la cfdt qui veulent “en finir” avec ce régime, juste parce qu’il ne sert plus qu’à ça. Et qu’avec ses réformes progressives, ceux qui en avaient le plus besoins, les plus fragiles, ceux du spectacle vivant et du cinéma, ils sont déjà dehors.
Heureusement, ton dernier sms indiquait « ce rendez-vous n’a rien d’obligatoire ». Ouf. Parce que j’irai pas.
Pour l’ambiance, “La java des Assediques” par Anne Sylvestre
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