Les petites portes
Dimanche, juillet 26th, 2009Je sens souvent comme un imposteur. Dans tous les boulots que j’ai fait. Quand j’étais barman, quand j’étais moniteur de voile. Quand j’étais standardiste. Quand j’étais ouvreur et que pendant les pièces je bouquinais caché dans les couloirs du théâtre. Quand le contrôleur du train passe, je suis déjà coupable. Si un courrier recommandé arrive, je cours à la poste, tout inquiet imaginant le pire. Quand le sort me choisit pour une bonne nouvelle, je pense à une erreur. Même quand j’ai eu mon bac, j’ai eu l’impression de ne pas l’avoir vraiment mérité. Que ça n’allait pas tenir.
Mes parents – pour mon frère et moi mais moins pour ma petite soeur – ont toujours voulu qu’on se débrouille. Qu’on gagne nos sous, qu’on se paie nos apparts, nos affaires, nos sorties. Parfois, ils comblaient des petits trous à la banque, ou nous accompagnaient remplir un caddie à Auchan quand on faisait trop pitié. Ils ne nous laissaient pas mourir, mais si on voulait partir de la maison, hé ben c’était “débrouille-toi”. Si on voulait fumer, sortir, tout ça, vivre comme un grand, “débrouille-toi”. Je me suis débrouillé. J’étais content parce que ça marchait plutôt bien. J’ai eu de la chance. L’autonomie a tout de suite senti bon le vent de la liberté. J’ai planté nonchalamment mes deux premières années d’histoire et mes petits boulots ont finalement remplacé les études. Entre les trucs alimentaires et les piges dans la presse quotidienne régionale, j’ai tricoté un peu, et finalement, ça a fonctionné. Le plus drôle, c’est que tout a vraiment commencé en achetant, sous les conseils d’une copine avec qui je déjeune demain, le “guide de la pige”. J’ai suivi à la lettre le chapitre “proposer un papier” et ça a marché. C’était un article sur les sans-papiers. Il y a dix ans, jamais je n’aurais pensé être là où j’en suis maintenant. Rien que d’imaginer être parisien, ça me faisait couiner, alors le reste… Je regardais les résumés de Télé-Dimanche avec fascination. Aujourd’hui c’est complètement démystifié, j’ai vu, goûté, et je suis passé à d’autres choses. De près, le flux, c’est beaucoup moins rigolo et intéressant. Mon parcours est tout sauf académique. J’ai l’impression d’avoir triché. Alors, à chaque fois qu’un nouveau projet débute, comme en ce moment, je me dis ce sera le dernier. Qu’après, certainement, il faudra trouver un autre boulot, parce que quand même, ils vont bien se rendre compte, que ça serait trop facile…
Ça fait huit ans que peu ou prou je suis dans le même bidule, et malgré tout mes oripeaux je continue à avancer, petit à petit. Toujours avec le sentiment lancinant de ne pas être légitime. Toutes ces années m’ont surtout donné des compétences techniques, mais je garde la même fébrilité sur le fond. Du bricolage artisanal là où il faudrait avoir de la créativité. Et vraiment, c’est laborieux. J’ai eu des petits succès -quand j’ai eu un T dans Télérama je suis resté en lévitations quelques jours, la vendeuse de la maison de la presse de Noirmoutier s’en souvient peut-être encore- mais j’ai toujours peur de la confiance qu’on me donne. Peur de faire du moyen, du passable, du mauvais, du nul. Je suis pas né avec la cuiller d’argent dans bouche, tout ça, mais j’ai eu de la chance. J’ai rencontré les bonnes personnes au bon moment. Je suis rentré par des petites portes, en grattant proprement à l’entrée. Et puis je me suis fabriqué au contact d’autres. On m’a fait avancer. On m’a appris. Aujourd’hui, comme toujours, j’ai peur de décevoir. De les décevoir. Et c’est épuisant de se sentir toujours sur la brèche. J’en discutais cet après-midi avec ma collègue, ma jambe droite, celle qui mange des salades de fleurs, et elle me disait ressentir la même chose. Nous sommes des imposteurs. Elle dit que “c’est ce qui nous fait garder les yeux ouverts”, ce qui nous protège de l’aigreur. Se retourner, un peu, pour voir le chemin parcouru, mais surtout rester concentré sur aujourd’hui, maintenant, tout de suite, là. Je suis là.
