I’ll be back
octobre 3rd, 2011







































Un tournage chez les dieux du stade, du jardinage, des chemises à un euro. Une escapade tous les deux à la mer. Le sel, les galets, les moules. Une vieille copine, dormir dans un ancien salon de coiffure. “C’est très arty ici”. Un petit livre, des photos, des visages, des légendes. Des pliages, un vernissage. Couscous gratuit dans une gargote improbable près des beaux-arts. Un ami qui quitte Paris et qui va me manquer. Un autre vieil ami qui se débranche, “il a choisi son moment”, un enterrement de loin. Une machine à laver réparée. Une émission qui se vaporise, remplacée par une autre. Les chaises musicales à la firme. Mon documentaire qui avance, doucement. Un été qui s’annonce chargé. Penser à s’échapper un peu. Profiter de Paris bientôt déserté. Je veux tout, la mer, mon tournage, Paris, la campagne.
Le poussin est parti depuis une semaine chez ses parents loin d’ici. La nuit, parfois, de la main, je le cherche dans le lit. On était tellement enlacés ces derniers temps. Un peu d’air me fait du bien, mais il me manque. Parfois je tambourine, je trépigne. Je lui pète un peu les couilles. Lui aussi. Maladresse contre maladresse, on s’accroche. Et puis on s’explique. Je suis souvent bancal, lui aussi, chacun à sa manière.
Je le comprends mieux, mais pas toujours. Sur moi je deviens plus lucide. Ce que j’attends de nous, de moi, tout ça. Alors je me frotte les yeux, et je vois bien que ça roule. Que je suis heureux de le connaitre, que c’est bon, animal, lyrique, terre-à-terre, aérien, beau, chèvre, mièvre et puissant. Je vois aussi ce qu’il n’arrive pas à donner, de près comme de loin. Là je profite de ma solitude. J’ai hâte de le retrouver.


Il flotte dans le fond de l’air un truc bandant et émouvant. Avec lui je me sens heureux et tout nu. J’ai parfois du mal à y croire, autant en lui qu’en moi, mais on avance, ensemble, doucement. Lui aussi a ses casseroles, et on fait tinter le tintamarre. On s’est bien pris la tête, ça c’est fait, mais tout le reste aussi, et plus ça avance plus c’est bien et joli. Le poussin, le garçon formidable qui a presque plus d’épis que moi sur la tête. Le premier baiser, la première nuit chez moi, la première nuit chez lui, le premier mois, les rendez-vous dans la nuit, les balades improbables, les rendez-vous dans les gares quand je pars, quand il revient, toujours beaucoup de sexe, et on cherche encore, la première dispute, la confiance qui se construit, le quatrième mois. J’y suis, lui aussi. Il est beau, sensible, danse merveilleusement bien. Il a plein de défauts que j’aime beaucoup. Et puis il aime des choses étonnantes que je ne comprends pas toujours. C’est juste très banal, juste deux personnes qui se rencontrent, mais putain c’est chouette de tomber amoureux. Je ne m’en souvenais plus. C’est tout simple, c’est pas facile non plus, ça remue. L’engagement, où en est-il lui, où en suis-je moi, la peur de se bruler, la peur de faire confiance est mauvaise conseillère. La patience, l’impatience, se laisser aller, y aller, être vivant. Tant mieux et tant pis. Tomber. Amoureux.
Enivrez-Vous
Il faut être toujours ivre.
Tout est là:
c’est l’unique question.
Pour ne pas sentir
l’horrible fardeau du temps
qui brise vos épaules
et vous penche vers la terre,
il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi?
De vin, de poésie, ou de vertu, à votre guise.
Mais enivrez-vous.
Et si quelquefois,
sur les marches d’un palais,
sur l’herbe verte d’un fossé,
dans la solitude morne de votre chambre,
vous vous réveillez,
l’ivresse déjà diminuée ou disparue,
demandez au vent,
à la vague,
à l’étoile,
à l’oiseau,
à l’horloge,
à tout ce qui fuit,
à tout ce qui gémit,
à tout ce qui roule,
à tout ce qui chante,
à tout ce qui parle,
demandez quelle heure il est;
et le vent,
la vague,
l’étoile,
l’oiseau,
l’horloge,
vous répondront:
“Il est l’heure de s’enivrer!
Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps,
enivrez-vous;
enivrez-vous sans cesse!
De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise.”
Ça tombe comme une tuile. Tu fais la fête, avec Pi, comme d’habitude, la vie quoi, notre terrasse magique, puis croiser le poussin, il va bien, ça me fait plaisir de le voir en ville, par hasard, là, en terrasse, il trompète. Et puis on part discourir sur notre perchoir comme souvent, chacun ses casseroles, j’aime nos bavardages de fin de semaine, refaire le monde avec du monde, des inconnus, des bises, bonne nuit, dors bien. Sur le chemin du retour, mon coloc m’appelle terrorisé, en pleurs, “je crois qu’on a été cambriolé”. Aucun taxi, rentrer à pied sans vraiment réaliser, la panique, appeler les keufs, constater les dégâts. Se faire tirer le matos tout neuf pour le nouveau film, les rushs de la semaine dernière, leur backup, mon ordi, mes disques durs, le rez-de-chaussée tout retourné. Ça fait mal à la tête, ça raisonne comme un coup de poing, tu sais que tu ne réalises pas encore et que quand tu te rendras compte ça sera pire. Les flics, les empreintes, leurs sous-entendus racistes, merci la police. Les assurances, prévenir le producteur, avoir peur de se faire exploser. Prévenir les amis. “Au moins, ils n’ont pas volé le chat”. Se saouler tout les trois avec un incoyable alcool roumain aux myrtilles rapporté de Budapest, faire des blagues. Pleurer. Pleurnicher. Se moucher.
Non mais merde, mon coloc dort, je suis dehors, mon autre coloc aussi, et Edgar le roi de la cambriole rentre par une fenêtre et vole tout ce qui traine en bas, genre mes affaires puisque je laisse toujours tout trainer. Merde, quelqu’un est rentré chez nous, fouillé, cassé la porte pour ressortir, et a volé tout ce qui compte, en plus du matériel, les rushs de notre première semaine de tournage. Rassurer le petit anglais qui culpabilise de ne pas avoir réagi de sa chambre. Il a vaguement entendu du bruit, mais comme on est trois à habiter ici il ne s’est pas inquiété. De toute façon, va savoir ce qu’il aurait pu se passer s’il était sorti. Ce soir-là, je crois qu’on a eu tous envie de dormir dans le même lit. Je laisse la porte de ma chambre ouverte pour entendre mes colocataires ronfler.
Perdre ces séquences, c’est atroce, j’enrage, elles seront impossibles à refaire, elles sont perdues pour toujours. C’est juste atroce. Moi, je pense toujours aux backups pour les soucis informatiques, pas parce qu’on pourrait me voler mes rushs, et bah si. Ça arrive. Je dors une heure, il fait déjà jour. Tout le monde a été très bien, très gentil, autant au boulot que les copains, ça m’a aidé, des petits mots, des trucs bien chouettes. Avec les colocs, on parle, on se fait des petites bises, on se donne du courage, on se dit que bon, voilà, que ça va quoi. Ils n’ont pas volé le gros jambon catalan entier que mes parents m’ont offert, je crois que c’est le chat et sa grande passion pour le jambon qui l’a protégé.
Moi j’avais juste l’impression de me faire couper la tête, et puis finalement non, et puis finalement si. Aller prendre des petits cafés chez les voisins, oublier de manger, de dormir. Du dépit, les pleurs, la colère, merde, quoi. Ces putains de séquences de la semaine dernière. Avec l’ingé son on se disait que c’était rare de filmer des moments comme ça. Quand je commence un documentaire, c’est toujours très compliqué, difficile, et là, après des mois de repérage, de discussions, c’était chouette et exaltant, émouvant. Des gens te font confiance, te permettent de filmer des choses intimes, et paf, là, plus rien.
Là, tout à l’heure j’étais chez mon frère avec un copain à Barbes pour récupérer un ordi. Un vieux powerbook increvable, j’avais le même en secours, mais je l’ai prêté et on ne me l’a jamais rendu. Des petites touches, un petit trackpad, c’est tout lent, j’ai jamais aimé le vintage mais là ça donne un côté bancal et aventureux. Sur le chemin du retour, je fouille dans mon sac pour chercher une bêtise. Au fond, je trouve la petite pochette des cartes mémoire. Celles du tournage de la semaine dernière. J’ai toujours été très bordélique, et les rushs, je les avais mal rangés, entre mes slips et la brosse à dents. La petite pochette, dans le fond du sac. Mon sac, qu’on ne m’a pas tiré. Les cartes étaient dedans. Là, je vis en accéléré tout l’inverse de ce week-end moisi. Plusieurs fois, sur le chemin, je vérifie que je rêve pas, et qu’elles sont bien là mes petites cartes. Rhô. Incroyable. Sainte Rita patronne des causes perdues. Là, maintenant, même si les flics et leurs trucs de série policière américaine ont “expertisé des traces exploitables pour trouver l’identité du voleur”, j’en ai plus rien a faire du reste, du vol, de la cambriole. J’ai mes rushs. Mon histoire, mon tournage. Mes colocs ont rien perdu. Les assurances nous aideront pour le matos, et puis voilà. A la maison, ça va, les colocs, les voisins, on a tous décidé de ne pas devenir texans et de ne pas pendre haut et court les petits voleurs. Mais n’y revenez plus. C’est le printemps. On jardine. On taille la vigne. Ma coloc plante des fleurs. Et moi je crois que je vais repiquer des tomates en attendant la fin de mon chômage technique, puisque je n’ai plus ni caméra ni banc de montage. Le chat surveille le jambon. Quelqu’un a volé le soleil mais on m’a dit qu’il revenait demain. Houhou. Ouf.