Je suis enfermé dans une camisole de petit bourgeois, blanc, parisien, pédé. Plusieurs fois j’ai cru y échapper en changeant les couleurs, les murs, en changeant de ville, en perdant trente kilos, en partant filmer la vie à l’autre bout du monde, en travaillant pour des trucs à paillettes. Je pensais même que réussir professionnellement allait tout régler. En essayant de faire le beau finalement je n’ai poli que l’enveloppe. C’est vain parce que je ne respecte rien, même moi je me méprise, j’oublie ce qui me fonde et ce en quoi je crois. Je suis capable de mégoter sur l’essentiel et passer des jours entiers à cultiver le futile. A faire briller mes casseroles pour me plaindre sur ma vie sans imaginer qu’il suffirait de les balancer bien fort au loin et m’en foutre. Personne ne m’en empêche. Avec elles jeter toute la morale, les normes, les interdits, les prisons. Le fric. Toutes mes peurs. Je me sens enfermé comme Jeanne dans La Cérémonie de Chabrol, porteur de petits secrets que je ne règle jamais et qui finalement deviennent une boucherie. Sauf que moi je ne suis pas Jeanne, je ne veux abattre personne, je ne voulais pas du fusil. Je vois que ça penche, que je suis devenu tout ce que je ne voulais pas être, je poursuis trucs sans jamais les atteindre parce que dès que j’y touche le mirage disparaît. Il s’agit pas de conquête ou de domination, de possession, c’est juste une fuite lâche pour ne pas affronter l’essentiel. C’est trop souvent la panique qui me fait bouger. Je voulais fabriquer, créer, partager, aimer, pas mouliner sans me retourner. Je voudrais retourner me cogner aux flics des occupations des intermittents et des mal-logés. Pas pour le frisson mais pour être là où ça se passe, là où le rapport de force se crée, être dans la vie. Arrêter de dépenser des fortunes chez La prairie. Profiter de la chance que j’ai. Parce que putain j’en ai. L’urgence c’est pas le temps qui reste mais c’est celui qui passe et qui est déjà perdu, du gâchis, de la souffrance, et surtout pas que la mienne. Je sais que j’ai fait du mal en louvoyant. J’ai mis des années à casser ma vie hétéronomée avant d’assumer d’aimer aussi la bite, c’était nouveau, c’était bien, mais finalement j’en ai fait la branlette de mes fantasmes, de ce que je serais, de ce que je pourrais être, de ce que je pourrais avoir, c’est le piège mortel. C’est pas moi. J’ai brûlé et abimé des liens importants qui sont aussi fragiles. Grandir, vieillir, assumer qui je suis, mes trente ans, construire. Le faire sincèrement, entièrement, sans préjuger de demain, vivre là, tout de suite. Je viens de parler à ma grand mère, avec ses 97 ans, qui a retrouvé un peu de lucidité. Elle m’a raconté en pleurant sa vie qui se termine, sa maison qu’elle n’a plus, toutes ces choses qu’elle ne peut plus faire, de ses poules, de son Italie, de la rivière qui coule en bas de la maison de retraite et dans laquelle elle a envie de se jeter. Elle a le droit de pleurer et de désespérer parce qu’être très vieux c’est vraiment très dur. Moi je veux ravaler mes larmes, elles sont connes. Janvier sonne comme un tournant, ou je m’affronte ou je sombre. J’ai décidé de me tenir droit, et je suis debout, je suis là. Et tant pis si je prends des claques, j’en ai mérité plein dans la distribution. Je vais rattraper les erreurs. Je vais essayer de réparer. Demander pardon. Etre à la hauteur. Nique la France. Allons baiser. Et s’il est encore temps, surtout, tout le reste avec.